Le 18 août 2026, l'État a présenté ses excuses aux contribuables. Des inconnus ont pu consulter les données fiscales de 678 000 personnes et entreprises. Le point d'entrée : des identifiants usurpés, ceux d'un agent et d'un prestataire habilité.
Pas de faille inconnue. Pas d'attaque d'État sophistiquée. Des mots de passe.
TL;DR : France Travail, la CAF, l'ANTS, puis les impôts. Aucune des grandes fuites publiques françaises n'a demandé une attaque de pointe. Les règles existaient depuis 2014, sans budget ni autorité. Et ne lis pas ça comme un problème d'État. En France, 48 % des victimes de rançongiciel recensées sont des TPE et PME. Leurs failles sont exactement les mêmes. La pression qui protège les grandes entreprises ne descend ni vers les petites, ni vers le public. L'argent n'arrive qu'après l'incident. La sécurité qui manque n'est pas complexe. Elle n'est ni financée, ni exigée.
Cet article est un REX vu de l'extérieur. Un REX est un retour d'expérience : ce qui s'est passé, pourquoi, et ce qu'on en retire. Je n'ai jamais travaillé pour ces administrations. Je sécurise des systèmes privés qui affrontent exactement les mêmes attaques.
Deux ans de fuites, une par grande administration
Mars 2024 : France Travail. La CNIL établit que les données de 36,8 millions de personnes ont été exfiltrées. Noms, numéros de sécurité sociale, coordonnées.
2024 puis 2025 : la CAF. D'abord 60 000 comptes compromis. Ensuite un fichier de 22 millions de lignes, attribué à sa sphère, circule sur les forums.
Avril 2026 : l'ANTS, l'agence qui gère les cartes d'identité et les cartes grises. 11,7 millions de comptes confirmés par le ministère de l'Intérieur. Presque un Français sur six.
Juin à août 2026 : la DGFiP, les impôts. Trois intrusions, 678 000 particuliers et professionnels touchés, données fiscales et cadastrales. Le même groupe revendique une attaque du ministère de l'Éducation nationale.
Et l'été 2026 tombe en rafale. L'INSEE en juin : 12 800 agents exposés par un annuaire interne. Bloctel en août : 3 millions de numéros de téléphone, au lendemain de la fermeture du service. Fin août, un forum revendique le piratage d'une plateforme publique de lutte contre les logements vacants. Cette dernière n'est pas encore confirmée.
Additionne ces seuls incidents : plus de 70 millions d'enregistrements, sans dédoublonner les personnes. La question n'est plus de savoir si une administration fuit. C'est laquelle, cette semaine.
Rien de tout ça n'est sophistiqué
Regarde les causes publiées, pas les volumes.
L'ANTS : une faille de type IDORInsecure Direct Object Reference : un identifiant qu'on fait varier dans une URL pour lire le dossier de quelqu'un d'autre. Wikipédia (en), d'après les analyses publiées. Ce genre de faille est dans le top 10 OWASPLa fondation de référence en sécurité web. Son top 10 liste les failles les plus courantes des applications. Wikipédia depuis des années. Ça se teste en une heure sur un endpoint.
La DGFiP : des identifiants usurpés, sans double authentification généralisée. La double authentification, le MFA, demande une deuxième preuve en plus du mot de passe. C'est la défense numéro un contre le vol d'identifiants.
Ce sont les premières choses que je cherche en pentest. Ce sont les premières défenses que je pose en mission. Aucune ne relève de la recherche. C'est le chapitre 1 de n'importe quel guide de sécurité.
Les textes existaient, l'exécution non
La France n'a pas découvert la sécurité en 2026. La PSSIELa politique de sécurité des systèmes d'information de l'État : le socle de règles cyber commun à toutes les administrations. date de 2014. Le RGSLe référentiel général de sécurité : le cadre qui fixe les exigences de sécurité des services publics en ligne. Wikipédia impose une homologation de sécurité aux téléservices publics.
Alors pourquoi les fuites ? La Cour des comptes a répondu en 2025, avant l'incident des impôts. Son rapport décrit un pilotage interministériel sans autorité réelle, des moyens très limités, et aucune évaluation effective.
L'ANSSIL'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information : l'autorité française chargée de la cyberdéfense. Wikipédia conseille et alerte, mais contraint peu les administrations. Et la transposition de NIS 2La directive européenne de cybersécurité : gestion des risques, notification d'incidents et sanctions pour les entités essentielles et importantes. Wikipédia a pris du retard.
Un référentiel sans budget ni contrôle produit des homologations papier. Le document existe, la sécurité non.
Pourquoi les grandes entreprises ont bougé avant
Ce n'est pas une question de talent. Les équipes publiques ont d'excellents ingénieurs. C'est une question de pression.
Une grande entreprise a des régulateurs qui sanctionnent et des assureurs qui exigent. Ses clients envoient des questionnaires de sécurité avant de signer. Chez mes clients grands comptes, le MFA partout, les scans en pipeline, la surveillance des accès n'arrivent pas par vertu. Ils arrivent parce qu'un contrat en dépend.
Une administration ne perd pas de clients. La CNIL sanctionne rarement l'État lui-même. Et un budget sécurité est un coût sans inauguration. Un SIEMSecurity Information and Event Management : l'outil qui centralise les journaux de tous tes systèmes et y repère les comportements anormaux. Wikipédia ne vaut aucune coupure de ruban.
Mais regarde bien la suite. Cette pression ne descend pas. Elle s'arrête bien avant les petites entreprises.
Tes PME ont les mêmes failles que l'État
Il y a un piège dans l'histoire que je viens de raconter. On pourrait croire que le privé est protégé et que l'État est en retard. C'est faux. Seul le privé sous pression est protégé.
Regarde les chiffres de l'ANSSI. Dans son panorama de la menace 2025, 48 % des victimes de rançongicielLe logiciel malveillant qui chiffre tes données et exige une rançon pour les rendre. Wikipédia recensées sont des TPE, PME ou ETIEntreprise de taille intermédiaire : de 250 à 4 999 salariés, entre la PME et le grand groupe. Wikipédia. C'était 37 % un an plus tôt.
Les petites entreprises sont la première catégorie de victimes. Devant les collectivités. Devant les hôpitaux.
L'ANSSI mesure aussi le niveau de défense. 74 % des TPE, PME et ETI restent sous son niveau « Essentiel ». Ce niveau n'est pas de la haute sécurité. C'est le minimum que l'agence juge vital.
Cybermalveillance.gouv.fr, le guichet public d'assistance aux victimes, complète le tableau. En 2025, l'hameçonnageLe faux message (mail, SMS, appel) conçu pour te faire donner ton mot de passe ou tes coordonnées. Wikipédia a bondi de 70 %. Les demandes d'aide des entreprises ont grimpé de 73 %.
Une entreprise sur six a subi un incident dans l'année. Près d'un tiers de ces incidents interrompent l'activité. Un sur cinq finit en vol de données.
Et un écart résume tout. Neuf PME sur dix se croient équipées. Une sur deux se dit préparée à une attaque.
Sur le terrain, je vois la même chose. Quand j'audite une PME, je retrouve la liste de la DGFiP. Des comptes sans MFA. Des prestataires avec trop de droits. Des services exposés. Personne qui lit les journaux. Les failles ne changent pas avec la taille. La pression, si.
La pression s'arrête aux grandes entreprises
Reprends les trois moteurs du chapitre précédent : régulateurs, assureurs, clients. Aucun des trois n'atteint une entreprise de vingt personnes.
Côté règles, NIS 2 montre le trou. La directive fait passer la France d'environ 500 entités régulées à 15 000. C'est un vrai progrès. Mais le ticket d'entrée reste la moyenne entreprise : 50 salariés, ou plus de 10 millions d'euros de chiffre d'affaires. En dessous, tu es hors champ.
La France compte environ 4 millions de TPE et PME. Les 15 000 entités de NIS 2 en représentent moins d'une sur deux cents.
Et même ce périmètre réduit attend toujours sa loi. L'échéance européenne était fixée au 17 octobre 2024. La loi française de transposition, dite loi Résilience, n'était toujours pas promulguée à l'été 2026. Deux ans de retard sur des obligations déjà votées à Bruxelles.
Côté assurance et clients, même logique. Les questionnaires de sécurité arrivent avec les gros contrats. Les audits de conformité arrivent avec les grands comptes. Une PME qui vend à d'autres PME ne croise jamais personne qui exige du MFA.
Une seule mécanique commence à ruisseler : la chaîne d'approvisionnement. NIS 2 oblige les entités du périmètre à sécuriser leurs fournisseurs. Si ton client est assujetti, il viendra te demander des garanties, parfois un audit. C'est la première pression qui descend jusqu'aux petites entreprises.
Résultat : l'État et les petites entreprises partagent le même angle mort. Personne ne les force. Et comme la sécurité ne se voit pas, personne ne la demande.
L'argent non plus n'arrive pas avant l'incident
Deuxième moitié de la question : pourquoi on n'y met pas d'argent ?
Des aides existent. Regarde leur échelle. France Relance a mis 136 millions d'euros sur la cybersécurité en 2021. Son cœur, les parcours de sécurisation, a accompagné 945 entités en quatre ans. Des collectivités, des hôpitaux, des établissements publics. 945, quand la France compte à elle seule plus de 34 000 communes.
Pour les entreprises, MonAideCyber offre un diagnostic gratuit d'une heure et demie. C'est un bon premier pas. Ce n'est pas un audit, encore moins un chantier de sécurisation. Le dispositif Cyber PME de France 2030 ajoute un accompagnement, récent et encore peu connu.
Compare avec l'électrochoc de l'État : 200 millions débloqués en quelques semaines, après les fuites. L'argent existe donc. Il arrive juste toujours après.
Pourquoi ? Trois raisons. Aucune n'est technique.
Un : la sécurité est une dépense invisible. Elle ne produit rien qu'on puisse montrer. Un budget marketing rapporte des clients. Un budget sécurité rapporte des incidents qui n'ont pas eu lieu. Personne ne fête un incident évité.
Deux : le coût de la fuite ne tombe pas sur celui qui décide du budget. Quand une entreprise fuit, ses clients paient les premiers. Leurs données circulent, leurs comptes sont attaqués. Les économistes appellent ça une externalité : un coût que tu crées et que d'autres paient. Tant que la fuite coûte moins cher à l'entreprise qu'à ses victimes, le calcul pousse à ne rien faire.
Trois : imposer des règles aux petites entreprises a un coût politique. Chaque obligation nouvelle est vécue comme une charge administrative de plus. Alors on régule les grands, on subventionne des diagnostics, et on attend.
C'est la même mécanique qui a laissé la PSSIE sans budget pendant douze ans. L'État et les PME, ce ne sont pas deux histoires. C'est la même.
2026, l'électrochoc qui installe enfin le standard
Le plan est arrivé en trois temps. Et il ressemble à ce que le privé sérieux fait déjà.
Mi-avril 2026, un décret d'application de la loi SRENLa loi de 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique. passe une recommandation en obligation. Les données les plus sensibles de l'État doivent être hébergées sur des clouds qualifiés SecNumCloud. SecNumCloud est la qualification ANSSI des hébergeurs de confiance. Environ 360 exigences, jusqu'à l'immunité face aux lois extraterritoriales comme le CLOUD ActLa loi américaine qui permet aux autorités des États-Unis d'exiger les données détenues par une entreprise américaine, où qu'elles soient stockées. Wikipédia.
Fin avril 2026, après l'ANTS : nouvelle gouvernance et 200 millions d'euros débloqués. Chaque ministère devra réserver 5 % de son budget numérique à la cybersécurité dès 2027. Plus une doctrine : exercices d'auto-attaque, MFA généralisée, sécurisation des accès.
Mi-août, après les impôts : MFA pour tous les agents de la DGFiP d'ici fin 2026. Des quotas de consultation sur les fichiers sensibles. Une détection renforcée des comportements anormaux. Un bug bounty sur les plateformes de l'État. Et un audit supervisé par l'ANSSI.
Mesure le paradoxe. La France avait déjà la norme d'hébergement la plus exigeante d'Europe. Mais pas de MFA généralisée pour ses agents. Le datacenter était blindé, le compte restait ouvert.
Traduis en langage d'ingénieur : la sécurité entre dans le process, avec un budget et des contrôles. C'est la définition du DevSecOps. Pas un outil ajouté à la fin, une exigence à chaque étape.
Il aura fallu 70 millions de lignes pour y arriver.
Ce que ce REX donne pour ton système
Tu n'as pas le SI de l'État. Les leçons se transposent quand même.
Et tue tout de suite le mythe du « trop petit pour intéresser ». Les attaquants ne choisissent pas des noms, ils scannent des plages d'adresses entières. Un rançongiciel ne vise pas ta marque. Il vise une porte ouverte.
Le MFA d'abord, partout, prestataires habilités compris. L'attaque des impôts est passée par un compte de tiers. Ton périmètre inclut les comptes que tu délègues.
Ensuite, des quotas et des alertes de volume. Un compte qui consulte 678 000 dossiers doit sonner bien avant le millième. Pas besoin d'IA pour commencer : un seuil suffit.
Teste l'IDOR sur chaque endpoint qui porte un identifiant. Une heure de test, des années d'embarras évitées.
Et le bug bounty vient en dernier. Payer des chercheurs pour découvrir l'absence de MFA coûte plus cher que le MFA.
Enfin, chiffre ce que ça coûte vraiment. Le MFA est inclus dans la plupart des suites que tu paies déjà. Les quotas et les alertes de volume, c'est quelques jours de développement. Un SIEM open source comme Wazuh tourne sur un serveur modeste : j'en héberge un moi-même. Le prix des bases se compte en jours de travail, pas en licences. Le chantier paraît hors de portée. Il ne l'est pas. Ce mythe-là aussi entretient l'inaction.
La checklist à transposer
Pour un SI public comme pour une PME.
- MFA partout, agents et prestataires habilités compris
- Un inventaire des comptes de tiers, avec revue et expiration
- Des quotas de consultation et une alerte de volume sur les données sensibles
- Un test IDOR sur chaque endpoint qui expose un identifiant
- Un SIEM qui centralise les journaux, et quelqu'un qui les regarde
- Un exercice d'auto-attaque par an, résultats montrés à la direction
- Un budget sécurité en pourcentage du budget IT, sanctuarisé
- Une personne avec l'autorité de dire non à une mise en production
- Fournisseur d'une entité soumise à NIS 2 ? Prépare les garanties qu'on va te demander
- Tu pars de zéro ? Commence par le diagnostic gratuit MonAideCyber
Ce qu'il faut retenir
La sécurité n'est pas de la complexité. C'est du bon sens, financé et imposé. L'État vient de payer pour l'apprendre : ses textes dataient de 2014, ses 200 millions sont arrivés après les fuites.
Les PME n'auront ni électrochoc national, ni plan à 200 millions. La seule pression qui descend vers elles, c'est la chaîne d'approvisionnement : les clients soumis à NIS 2 qui exigent des garanties de leurs fournisseurs. Ça ruisselle, lentement.
Alors n'attends ni la loi, ni l'aide. Le MFA, les quotas, les alertes de volume, le test IDOR : tout ça se met en place en semaines, pas en années. Les 200 millions coûtaient moins cher avant. Ta remise à niveau aussi.
Tu veux savoir ce qu'un attaquant verrait de ton système avant qu'il ne te le montre ? Parlons-en.